Cartographie des terroirs de la République du Mali : Le Chef général de la Tribu Kel Antessar écrit au Médiateur

Le chef général de la Tribu Kel Antessar, Abdoul Majid Ag Mohamed dit Nasser, adresse une correspondance au Médiateur de la République avec ampliation au Président du CSA, chef de file de la Médiation, au RSSG des Nations Unies, Chef de la Minusma, au Haut Représentant du Chef de l’Etat, au Ministre de l’Administration territoriale et au ministre de la décentralisation et de la fiscalité locale.  Abdoul Majid Ag Mohamed dit Nasser attire l’attention du Médiateur de la République sur les omissions dans la réalisation de la cartographie des terroirs de la République pour la paix et la réconciliation nationale. Lisez plutôt l’intégralité.

J’ai l’honneur de porter à votre attention les constats d’omission faits par un bon nombre de ressortissants des régions de Taoudenit et Tombouctou sur la Cartographie des terroirs de la République du Mali de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale.

Il importe beaucoup pour ces ressortissants que ces omissions ou erreurs soient rectifiées pour ne pas avoir le sentiment d’être non pas acceptés mais seulement tolérés chez eux.

En effet, Excellence Monsieur le Médiateur, mon attention a été attirée surtout par la partie concernant la Région de Taoudénit dans laquelle on peut lire « la région de Taoudénit est habitée majoritairement par des arabes et minoritairement des Songhoï… « . Quelle fut la surprise de voir que les nombreuses fractions kel Antessar et autres tamasheq/touareg qui habitent la zone depuis des lustres tel que l’attestent les nombreux vestiges (puits pastoraux séculaires encore exploités, cimetières, etc.) ont été allègrement omises de l’appartenance à cette nouvelle région de Taoudénit. Que ces populations ne soient pas considérées comme les plus nombreuses dans la zone, cela peut passer inaperçu, peut-être, mais qu’elles ne soient pas citées du tout, n’est pas acceptable.

De grandes zones aussi peuplées de nomades dans les deux régions comme l’Affala (large zone allant du nord d’Inokinder, à l’est à la frontière de la Mauritanie à l’ouest), le Dawna ou Ghachaf, le Tilemsi et le Méma ne sont pas citées.

Nous sommes quelque peu étonnés, Excellence Monsieur le Médiateur, que la commission qui a été investie, sur la base de votre confiance, de l’importante et délicate mission d’établir la cartographie des terroirs – question hyper-sensible –

se soit passée des références avec une autorité scientifique indéniable comme Paul Marty dans “Etudes sur l’Islam et les Tribus du Soudan” et les nombreuses archives coloniales et nationales post-colonisation pour ne citer que celles-ci.

En effet, Excellence Monsieur le Médiateur, dans son ouvrage, Paul Marty, cité ci-dessus, apporte des témoignages irréfutables de la présence des touareg de Bamba à Foita en passant par Taoudenit et cela, depuis les temps immémoriaux (pages 251 à 306).

Ces témoignages historiques ont été aussi confirmés par le rapport de tournée de recensement de 1949-1950 de l’administrateur colonial de Tombouctou, mais aussi par d’autres ouvrages de recherche sur les touareg dont  « Le politique dans l’histoire touarègue » d’Hélène Claudot-Hawad de l’Institut de recherches et d’études sur le monde touareg et musulman ; Nomadic Peoples de Florence Camel/New Séries, Vol.2 N0.1/2, Savoirs et Pouvoirs au Sahara (1998), pp.65-75.

Les puits et terroirs, essentiellement points d’ancrage Kel Antessar et autres Tamasheq dans la zone, existent aujourd’hui et sont connus et reconnus de toutes les archives coloniales et nationales ainsi que dans les conventions nationales comme étant d’appartenance Kel Antessar et constituent des marques indélébiles d’une civilisation multiséculaire qui se prolonge dans le présent, en dépit des péjorations climatiques et de l’inhospitalité de la zone.

Comment peut-on comprendre qu’on puisse oublier les différents puits de Atlik (une vingtaine de km au nord-ouest de Bamba), Inouchef, Tidjouwagh, Tin Akawat, Inibrahim, Indiaran, Tin-Timaghayen (site actuel de sédentarisation de kel Alhafra du nord), Inkoman (site de sédentarisation de Kel Inkoman) Inagozmi, Inokinder, Intazlift, Inbaksa, Anouchadjren, Tadghaq, Tinwedeka, Intorchawen, Tin Boukré, In Achareh’a, Intazolt, Tintouhoun, Aybadan, Inkilla, Intechaq, Ertak, Inastilen, In abanna, Tanouten, In Tebaremt, Alghaatt, Ounane win Chatte Abala, Inchagaghane, Almahmor, Atlik, Tigoumatin, Tagouma, Louteil, Lagrayen, inelou, Albesryé et Bouneyroube près de Taoudénit et de la frontière algérienne.

Des Kel Antessar et certaines autres fractions kel tamasheq nomadisent présentement autour de ces puits marqués par l’existence encore des cimetières de leurs ancêtres.

Tous ces puits et sites appartiennent aux Kel Antessar et d’autres communautés Kel Tamachek et datent pour les 70% d’avant l’indépendance du Mali. Des années 2005 à maintenant avec la complicité de certains administrateurs et l’absence de l’État, d’autres puits et sites sont creusés à quelques centaines de mètres de ces puits historiques dans le cadre de la politique d’occupation de l’espace et pour justifier le droit de propriété. La Carte touristique Michelin à l’IRN et les archives de la tribu Kel Antessar sont entre autres des véritables références pour étayer toutes ces informations.

Excellence Monsieur le Médiateur, il est tout à fait normal que, du fait de la rareté de plus en plus prononcée des ressources naturelles et en l’absence d’un arbitrage approprié de l’autorité, certains citoyens lambda se livrent à des stratagèmes pour se tailler un espace vital au détriment d’autres citoyens, mais il n’est pas admissible que cela soit cautionné par les plus hautes autorités de l’Etat dont le rôle doit être la régulation parfaite des rapports entre tous les citoyens.

Cette nouvelle cartographie, Excellence Monsieur le Médiateur, risque fort, à mon avis, de donner des idées d’hégémonie à ceux à qui les terroirs ont été attribués au mépris non seulement de l’histoire, mais aussi du présent.

Des nomades kel Tamasheq finiront par payer des taxes pour nomadiser sur leurs propres terroirs. Car l’idée, de ceux qui ont creusé des puits à cinq cents mètres ou à un kilomètre des anciens (dont ils connaissaient bien l’appartenance) en leur donnant des noms arabes était de s’approprier les terroirs des communautés tamasheq, toutes fractions confondues. Ils ont pu, avec l’appui du régime d’ATT, obtenir la région de Taoudénit en créant des cercles et arrondissements avec les nouveaux noms des puits en arabe sans l’aval des Touareg concernés.

Excellence Monsieur le Médiateur, je pense que je suis en droit d’attendre, au nom des populations touareg/tamasheq, Kel Antessar ou non que les omissions et/ou erreurs insinuant l’exclusion de ces communautés de leurs terroirs de vie quotidienne et d’attache historique soient redressées pour la justice et l’équité, tout court.

Indépendamment de la Commission Spéciale dont le mandat est présentement arrivé à terme, votre mission de Médiateur de la République fait de vous l’ultime recours devant de telles anomalies.

Au nom de toutes les populations touareg, de toutes tribus et fractions confondues concernées, de Tombouctou et Taoudenit et en mon nom personnel, je vous prie, Excellence Monsieur le Médiateur de la République, de croire en ma haute considération.

Bamako, le 06 juillet 2017

Pour les populations Touareg de Tombouctou et Taoudenit

Monsieur Abdoul Majid Ag Mohamed dit Nasser

Chef général de la Tribu Kel Antessar

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