Gouvernance au Mali : Le phénomène Ras Bath

Perçu comme un symbole de courage et d’audace, Youssouf Bathily dit Ras Bath, qui évoque dans ses chroniques les sujets qui résonnent avec les préoccupations populaires, est en train de se forger une personnalité sur la scène publique du Mali. Comprendre le phénomène Ras Bath ? Voici quelques éclairages !

Après son périple européen qui l’a conduit en Espagne, en France, en Allemagne et en Italie, Youssouf Bathily dit Ras Bath a reçu le 3 août dernier un accueil triomphal. De l’aéroport international Modibo Kéïta à la Bourse du Travail où il a tenu un meeting, le jeune Ras Bath a été accueilli par une marée humaine. Une mobilisation qui pourrait en dire long sur sa popularité. Selon beaucoup d’observateurs, Ras Bath rivalise désormais avec les leaders politiques et religieux pour sa capacité de mobilisation. L’effet Ras Bath coupe-t-il le sommeil aux gouvernants ? Peut-on conclure à un ardent désir de la jeunesse de s’émanciper de la tutelle de la génération qui gouverne les affaires publiques depuis l’avènement de la démocratie ?  « Ras Bath incarne désormais la somme de toutes les frustrations de ses partisans à l’encontre du système en place », écrivait sur sa page Facebook notre jeune confrère Mahamadou Kane de la Radio Kledu. Un autre internaute, Yaya Traoré, donne quelques clés d’éclairage du phénomène Ras Bath. Selon lui, « il fut « héroïsé », « victimisé » par son arrestation, une sacrée aubaine pour lui … Les peuples portent haut les symboles de la « répression » et de l’acharnement. Il a gagné en quelques jours (arrestation) en gain d’estime et de capital sympathie voire en ferveur, ce qu’il aurait mis des années à construire ».

Son interpellation en août 2016 qui a débouché sur des émeutes et sa condamnation le 25 juillet dernier à 12 mois de prison ferme et un paiement de 100 000 FCFA d’amende pour incitation des troupes à la désobéissance par le Tribunal de Grande Instance de la commune IV du district de Bamako en son absence ont mis l’un des célèbres rastas du Mali dans une position de victime et ont fait de lui un homme persécuté par un système dont il dénonce les tares et les déviations. Les fans du « guide de la rue » ont perçu ce verdict comme un musèlement. La sortie du Procureur de la République qui a affirmé, urbi et orbi, que l’intéressé n’ira pas en prison à son retour, n’a pas calmé les ardeurs de ses partisans.

Pour l’internaute Traoré dont la pertinence de l’analyse en dit long sur son talent, Ras Bath «évoque des sujets qui résonnent bien avec les préoccupations populaires (corruption, injustice sociale) et incarne la figure d’opposant et de voix des sans voix ». Il utilise les canaux de communication comme les radios et les réseaux sociaux pour se faire entendre. Son slogan « Choquer pour éduquer » fait tache d’huile.

A en croire Yaya Traoré, il s’attaque à des puissants, une sorte d’audace qui manque chez beaucoup de personnes.   « Il est donc perçu comme un symbole de courage et d’audace. En un mot, il a osé et osé…. Il est une sorte de voix et de visage pour les déçus de la gouvernance et même pour une partie des opposants qui voient leurs propres opinions relayées autrement, par une autre voix», écrit-il.  L’internaute Yaya Traoré pousse son éclairage un peu plus loin. « Il n’a pas été associé au pouvoir, n’a exercé aucune charge publique, donc incarne la « virginité » dans un champ public partagé entre la mobilisation des acteurs politiques et celle des religieux, de plus en plus « critiqués » (qui semblaient avoir le monopole de la forte mobilisation) à l’heure de la crise des partis politiques, l’homme de cette autre société civile occupe un vide. Entre ceux qui voient en lui une dérive dans le discours « insolent » et ceux qui en font une figure « christique », le symbole de la révolution, il y a le fait que la démocratie est familière (de nombreux exemples dans plein de pays) d’un tel phénomène d’acteur social dont les sciences sociales étudient d’ailleurs les ressorts de la construction processuelle », avance-t-il.

 

Qui peut capitaliser

la popularité

de Ras Bath ?

De tout point de vue, le phénomène Ras Bath s’est construit autour de la dénonciation, des critiques de mauvaise gouvernance. Le jeune rasta a tiré sa célébrité de la déception d’une frange importante de la population en quête de discours véridique. Un phénomène qui prend de l’ampleur dans des sociétés où les leaders politiques sont en manque de crédibilité et que les dignitaires religieux ne constituent plus de repères. On ne peut pas non plus dissocier ce phénomène Ras Bath de l’immense déception et la grande frustration qui ont attaqué comme un virus l’esprit de ceux qui avaient massivement porté leur confiance sur le Président Ibrahim Boubacar Kéïta en 2013.

A analyser de près, on a l’impression que la méthode du Rasta est inspirée du roman d’Ismaïla Samba Traoré : « Les ruchers de la capitale » qui traite les problèmes posés par l’entassement, telles des abeilles, des populations déshéritées dans des quartiers d’une capitale que le lecteur, un peu fouineur aura tendance à assimiler à des «jigi tan », ceux qui n’ont aucun espoir, aucun soutien, c’est-à-dire les laissés pour compte. Les nouveaux riches vivent dans des villas somptueuses du plateau, loin des bruits, des odeurs et des menaces des quartiers satellites.

La question taraude les esprits dans un pays où les leaders commercialisent leurs fans comme du bétail électoral. Roule-t-il pour ses camarades de la Plateforme Antè A Bana ? Roule-t-il pour un candidat tapi dans l’ombre ? Ou alors le jeune Rasta est-il atteint du virus du pouvoir en nourrissant une ambition politique ? Pour le moment, la réponse à ces interrogations reste inconnue.

La seule chose qui est sûre aujourd’hui, c’est que Ras Bath qui jouit d’une popularité incontestable est un véritable phénomène.

 Modibo L. Fofana

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