Lalla Ben Barka, enseignante de formation, co-fondatrice du COFEM ayant occupé des postes à haute responsabilité au Mali et dans les organisations internationales comme l’ONG ACORD, la CEA et l’UNESCO :

« Le pouvoir dans les mains des femmes est un outil de construction et non de destruction »

 

Je suis éducatrice et psychologue. J’ai commencé à enseigner au Maroc, avant de rentrer au Mali pour travailler dans l’alphabétisation auprès des femmes. C’était un gros défi à relever et une expérience exceptionnelle d’émancipation féminine qui bénéficiait du soutien des Nations-Unies, de l’UNICEF et de l’UNESCO entre autres.

J’ai fait beaucoup de missions de terrain et je porte un regard singulier sur la condition féminine dans mon pays. En effet, originaire d’un village situé à 10 km de Bourem, dans le nord du Mali, je suis issue d’une société transhumante, presque nomade.

Chez nous, le rapport de force entre l’homme et la femme n’est pas le même que dans les sociétés sédentaires. Dans les sociétés sédentaires, la femme vient habiter chez l’homme. C’est l’homme qui est en quelque sorte le maître. Dans les sociétés nomades, l’habitat appartient à la femme. Ce qui change complètement le rapport de force.

Le mouvement auquel j’ai participé avec de nombreuses amies, mes « copines »,  et que l’on a appelé plus tard le COFEM, est né au début des années 1990, au moment où les associations démocratiques se mettaient en place. J’étais à l’époque au Ministère de l’Education nationale, Chef de division de la promotion féminine de la DNAFLA.

L’une de mes « petites sœurs » que j’appelle toujours ainsi, Salama Mme Sy Kadiatou Sow, venait me voir et nous nous interrogions sur la place qu’occuperaient les femmes au sein du mouvement démocratique. Nos conclusions étaient nettes : les femmes ne devaient pas être en reste pour ce mouvement. Nous avons approché celles que nous savions engagées dans la cause des Maliennes. Nous devions être unies pour le combat. C’étaient essentiellement des femmes de ma génération mais aussi des plus jeunes comme Oumou Touré de la CAFO et Ichata Sahi, qui est devenue bien des années plus tard ministre de la promotion de la femme.

J’ai ensuite quitté la DNAFLA pour travailler dans une ONG internationale, ACORD, en charge des questions de genre et de développement et, nous avons tenu nos premières réunions dans mon bureau. Nous avons travaillé sur les statuts du COFEM, que nous voulions constituer. Je peux dire aujourd’hui avec beaucoup de fierté que nous avons été la première association de femmes du Mali digne de ce nom. Nous avons grandement contribué au militantisme féminin pour la démocratie et il est bon de mettre cela en lumière pour les générations à venir. Nous nous sommes inspirées de nos aînées et mamans de la Commission sociale des femmes sous le régime de Modibo Keïta. Ce sont elles qui ont créé, en 1962 à Dar-Es-Salam (Tanzanie, ex-Tanganyika), la Panafricaine des femmes (OPF), avant même que l’OUA n’existe. Ces femmes étaient avant-gardistes par rapport à l’indépendance politique, sociale et économique du continent africain.

En matière de leadership dans nos pays, les femmes ont un rôle important à jouer, j’ai beaucoup appris de mes différentes expériences. En effet, j’ai eu la chance d’aller travailler par la suite, en 1998, à la Commission Economique pour l’Afrique à Addis-Abeba, où j’étais le numéro deux, poste occupé par une femme pour la première fois en quarante ans d’existence. J’y ai passé sept ans. Ensuite je suis allée à l’UNESCO, au bureau régional de Dakar pour trois ans, avant de revenir à la CEA puis de repartir à l’UNESCO, à Paris cette fois, en tant que sous-directrice générale en charge de l’Afrique pendant presque cinq ans. C’était là aussi la première fois qu’une femme devenait directrice.

Les femmes ont leur manière à elles de gérer le pouvoir, elles ont un sens très élevé des responsabilités. Le pouvoir dans leurs mains est un outil de construction et non de destruction. Et c’est pour cette raison qu’il est important de documenter ce que font les femmes en matière de gestion, d’expérience, d’exercice du pouvoir et de responsabilités. Et surtout de profiter des personnes ressources avant qu’elles ne disparaissent.

Source : Livre « Mars des femmes 1991, chronique d’une révolution malienne », Cauris livres, décembre 2016

NB : Le titre et le chapeau sont de la rédaction.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *