Mme Khelma Khelghati, Directrice du Projet USAID/Mali SIRA : « Nos enfants sont en train non seulement d’apprendre à lire mais à écrire en 1ère année »

Mme Khelma Khelghati est la Directrice du Projet USAID/Mali SIRA « Le chemin de la lecture ». Ce projet est une initiative de l’USAID pour améliorer l’apprentissage de la lecture – écriture dans les petites classes de 1ère et 2ème années des écoles publiques, communautaires et les medersas. Représentante pays de l’Education Développement Center (EDC), une ONG américaine qui intervient dans plusieurs domaines comme l’éducation, la santé, l’emploi des jeunes, la technologie, Mme Khelma Khelghati travaille depuis plus de 30 ans sur les questions de l’éducation formelle et non formelle sur le continent africain. Disponible, la directrice du Projet USAID/Mali SIRA voit en l’exécution des activités menées par son équipe et ses partenaires une véritable question de justice sociale. Elle a mis l’accent sur les résultats obtenus par le projet qu’elle dirige avec engagement et détermination.

Le Challenger : Comment est née l’idée de mettre en place un projet dédié à la promotion de la lecture ?

Mme Khelma Khelghati : Depuis plusieurs années, tout le monde est conscient qu’il y a un malaise au niveau de l’apprentissage de la lecture. C’est une priorité et une préoccupation du ministère de l’éducation d’améliorer la qualité dans l’enseignement de la lecture et de l’écriture. L’USAID a consulté le ministère avec le nouveau projet doté d’un plan stratégique. On cherche toujours à appuyer le gouvernement malien dans ses attentes, dans ses préoccupations. Le ministère de l’éducation a exprimé le désir de voir une assistance dans ce domaine et le projet est issu de cette collaboration.

Quelles sont les zones d’intervention de SIRA, le chemin de la lecture ? Expliquez-nous le choix de ces zones ?

Nous intervenons dans les régions de Ségou, Koulikoro, Sikasso et dans le district de Bamako. Le choix de ces zones est basé sur leur dominance en Bamanankan. Dans ces régions, le Ministère de l’Education avait aussi fait une expérience antérieure de l’utilisation de la langue bamanankan juste avant les évènements de 2012.

Comment le Projet est mis en œuvre ?

Le projet est mis en œuvre sous la tutelle du ministère de l’éducation nationale. Nous travaillons en étroite collaboration avec le département, non seulement au niveau central, mais aussi au niveau décentralisé dans l’optique de pérenniser les acquis du projet. Ce sont les acteurs du niveau décentralisé, des académies d’enseignement, des centres d’animation pédagogique qui sont les acteurs principaux de la mise en œuvre du projet. Nous formons les conseillers pédagogiques au niveau des CAP aussi bien que les superviseurs au niveau académique. Ce sont eux qui sont les formateurs principaux des enseignants et des directeurs d’écoles.

Au niveau de la prise de décision, il y a un comité technique (MEN – SIRA) qui se réunit mensuellement pour passer en revue les activités et faire des recommandations.

Quel type de collaboration le projet entretient-il avec les communautés à la base ?

Le projet est mis en œuvre par Education Development Center, Inc (EDC) et ses partenaires : School to School International (STS), Save the Children, Œuvre Malienne d’Aide à l’Enfance au Sahel (OMAES), CRC Sogema et Institut pour l’Éducation Populaire (IEP). On a trois principaux domaines d’activités. D’abord, c’est la pédagogie pour améliorer la pratique des enseignants dans la salle de classe. Il s’agit d’améliorer la façon d’enseigner la lecture et l’écriture. Il y a tout un volet de formations d’enseignants, de formation de tous ceux qui doivent superviser et appuyer ces enseignants. Le volet pédagogique inclut la production de matériels didactiques. Il y a un volet institutionnel qui aborde des questions de politique et d’évaluation.

Nous avons également un volet de participation communautaire où justement nous essayons de renforcer les liens entre l’école, les familles et les communautés. Nous sensibilisons les parents pour qu’ils appuient l’apprentissage des enfants à la maison. Même si les parents sont des analphabètes, ils peuvent beaucoup faire pour aider et encourager les élèves et pour qu’ils s’investissent dans la vie de l’école.

L’école doit être un partenariat entre la famille et l’école. Les parents ne doivent pas se dire qu’ils ont payé les cotisations ou envoyé leurs enfants à l’école pour dire que c’est fini. Ce sont les parents qui doivent faire le pas.

L’IEP appuie le volet pédagogique. L’OMAES est chargé du volet participation communautaire avec IEP, Save the Children et EDC. School to School international (STS) travaillent sur l’évaluation. Save the Children a aussi le volet genre. CRC-Sogema gère la mise en place pour le Ministère d’une base de données pour la gestion de la formation continue.

Mme la directrice, est-ce que vous pouvez nous faire l’état de la lecture au Mali ?

Comme je l’ai dit au début, il y a un certain malaise mais on ne savait pas jusqu’à quel point il y avait ce malaise. En 2009, le projet USAID/PHARE a fait une évaluation avec un outil international qui s’appelle EGRA (Evaluation précoce des compétences en lecture). Cet outil a impliqué plus de 5 000 élèves en 6 langues (français, arabe, bamanankan, fulfuldé, bomou et songhaï). Le résultat était catastrophique.

On a trouvé qu’entre 82 et 95% des enfants de la 2ème année, selon la langue, ne pouvaient pas lire un seul mot d’un texte approprié. Le texte était simple : mon école est jolie, je joue dans la cour avec des amis, j’aime mon école. Quelque chose de ce genre.

A ce niveau, le ministère de l’éducation se sentait vraiment interpellé. On savait que ça n’allait pas mais pas à ce point. On ne pouvait pas y croire mais c’était là et c’était vérifiable. C’est cela qui était le déclic pour beaucoup d’activités en faveur de la lecture. Donc on a compris.

Dans les 6 langues, les résultats étaient aussi mauvais parce que plus de 80% des enfants ne pouvaient pas lire un seul mot. C’était grave. Ce n’est pas une question de langue, mais de manière d’enseigner. Les gens pensent que le bilinguisme ou l’utilisation de la langue nationale est une solution magique et qu’il suffit qu’on parle la langue que les enfants comprennent pour qu’ils apprennent à lire et à écrire. Il faut plutôt avoir des stratégies et techniques efficaces qui ont fait leurs preuves. Par exemple, on doit connaître les lettres et les sons des alphabets, il faut développer le vocabulaire et travailler la compréhension. Le projet USAID/PHARE en 2009 a fait une étude sur les croyances et les pratiques des enseignants.

Par rapport à la lecture, la majorité des enseignants ont dit qu’il est difficile pour un enfant d’apprendre à lire et que c’est seulement en 3ème et 4ème années qu’il pourra maîtriser la lecture. A ce niveau, il y avait beaucoup d’incompréhensions. On a vu que les enseignants prenaient 2 ans pour que les enfants maitrisent l’alphabet.

Avec ce projet, USAID/Mali SIRA, les enfants ont, après 3 mois, la maîtrise des sons et des lettres de l’alphabet. Ils peuvent commencer vraiment la pratique de la lecture.

Mme la Directrice, en quoi il est important de mettre l’accent sur l’enseignement en langue nationale ?

Imaginez que je vous amène en Chine pour vous mettre dans une classe chinoise. Vous allez vous sentir comment ? Vous allez être dépaysé. Vous ne pouvez pas capitaliser les acquis que vous avez, parce que vous ne comprenez pas chinois. On met les enfants dans une situation qui les déstabilise dès le début avec une langue qu’ils ne comprennent pas. Ce n’est pas efficace. On ne veut pas dire que les enfants doivent rester uniquement dans le bamanankan ou bien dans une langue maternelle/nationale. Le démarrage de l’apprentissage dans une langue que vous comprenez vous permet de le construire sur une base solide. Si vous avez déjà la maitrise de la langue, vous n’êtes pas défavorisés. On dit que cela facilite l’apprentissage pour les enfants et les compétences qu’ils ont acquises se transfèrent à l’apprentissage du français. On a fait un projet pilote juste après le coup d’Etat. On a formé les enseignants sur les techniques qu’on est en train d’enseigner actuellement. À la fin de la 1ère année, on a testé les enfants qui étaient dans les écoles du curriculum bilingue en français. Bien qu’on ne leur ait jamais enseigné le français, leur résultat en français sur le test après une année en bamanankan était nettement supérieur aux résultats des enfants en 2ème année classique.

Les gens pensent qu’on retarde l’enfant si on ne commence pas le français à la 1ère année. Au contraire, on retarde l’enfant en le faisant commencer par le français parce qu’il ne capitalise pas tous ses acquis. Il doit apprendre une langue qui lui est complètement étrangère. Des recherches internationales ont démontré que les enfants qui ont commencé leur apprentissage dans une langue qu’ils comprennent ont de meilleurs résultats au niveau du lycée que ceux qui ont commencé dans une langue qu’ils ne comprennent pas.

Depuis le démarrage des activités, le Projet a-t-il réalisé des résultats ?

On commence notre 3ème année. Le projet a démarré en février 2016. Pendant la 1ère année, on a formé presque 7 000 enseignants et directeurs d’écoles, plus de 360 formateurs, des conseillers et superviseurs pédagogiques. On a produit des matériels didactiques et fourni un appui à l’enseignement de la lecture-écriture en première année. En 2ème année, on a demandé que les enseignants qui ont appris ces stratégies d’enseignement en 1ère année montent en 2ème année avec les enfants. En 2017, on a formé un nouveau groupe, environ 4 000 enseignants de 1ère année et leurs directeurs d’écoles. En plus on a formé encore les enseignants de la 2ème année sur les matériels et les techniques avancées.

Pour le volet communautaire, on a un corps de volontaires appelés les facilitateurs communautaires qui résident dans une communauté pendant une année et travaillent avec 5 communautés autour des écoles pour former les parents. Nous faisons des visites à domicile pour sensibiliser les parents sur l’importance pour les enfants de débuter l’apprentissage à l’école dans une langue qu’ils comprennent. Le deuxième thème de sensibilisation concerne la scolarisation des filles et le troisième est lié à l’importance de l’implication des parents dans l’apprentissage de leurs enfants.

Les facilitateurs communautaires cherchent à sensibiliser les parents mais aussi à trouver au niveau de la localité, les volontaires qui vont assurer la continuité après leur départ. Ils font aussi des activités comme des jeux pédagogiques avec les enfants en dehors de l’école pour renforcer l’apprentissage. Les enfants apprennent en jouant. C’est beaucoup plus facile pour eux de faire le jeu en apprenant que de rester assis à mémoriser. On travaille sur les deux volets dans chaque communauté où nous sommes.

Dans 42 communautés, on a établi 42 bibliothèques communautaires ou ‘’Yeelenkɛnɛ’’ parce que la grande majorité des villages n’ont pas un environnement lettré pour les enfants. On veut pérenniser la culture de la lecture. On va chercher encore les partenaires privés pour nous aider à augmenter le nombre de ‘’ Yeelenkɛnɛ’’.

Quels sont vos rapports avec les autorités maliennes ?

Je dirais qu’ils sont bons. On a un appui du ministère de l’éducation. Les autorités maliennes sont conscientes qu’on travaille ensemble. Elles sont au courant de ce qu’on est en train de faire avec des résultats visibles. Il y a plusieurs parents qui disent que les enfants qui sont en 1ère et 2ème années lisent mieux que leurs grand-frères de 5ème et 6ème, par exemple.

Un directeur a dit que cela fait 30 ans qu’il est dans le domaine de l’enseignement et qu’il n’avait jamais vu un enfant, non seulement lire mais aussi écrire à la fin de la 1ère année. Ils écrivent ce qu’ils lisent parce qu’on a associé la lecture et l’écriture qui sont des aspects très importants. L’un renforce l’autre. Nos enfants sont en train d’apprendre à lire et à écrire en 1ère année.

Récemment, SIRA a reçu une lettre de remerciement de la part de la Directrice de l’Académie Malienne des Langues (AMALAN) pour sa participation à la journée internationale des langues maternelles.

Propos recueillis par Chiaka Doumbia et Bourama Camara

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