Amidou Sissako, PDG de ‘’Produits du Sud’’ : ‘’La gomme arabique est le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté au Sahel’’

En marge du lancement, le 23 janvier 2021 à Kayes de la campagne de production et de commercialisation de la gomme arabique, nous avons rencontré un acteur majeur de la filière, Amidou Sissako, Président directeur général (PDG) de ‘’Produits du Sud ‘’. Complexe de nettoyage et de concassage de la gomme arabique implantée depuis 2007 dans cette zone verdoyante de 3 hectares, à Sandaré dans la région de Kayes, ‘’Produits du Sud ‘’ emploie une quarantaine de travailleurs permanents et 250 saisonniers constitués en majorité de femmes. Pour lui, on a beau parler de coton-culture, d’or et bien d’autres, mais la gomme arabique est le seul produit qui touche des milliers de personnes directement et dont l’impact est visible au bout de trois semaines. Entretien.  

Le Challenger : M. Sissako, Bonjour. Pouvez-vous nous dire comment vous est venue l’idée de créer une entreprise dans le secteur de la gomme arabique ?

Amidou Sissako : Ça risque de vous étonner ! À la base, je n’avais pas l’étoffe d’un homme d’affaire. Ce ne sont pas les affaires qui m’ont amené dans le secteur de la gomme arabique. En fait, j’essayais d’imaginer quelque chose pour m’amener vers la nature car j’aime bien vivre en brousse. C’est de là qu’est est partie l’idée de la gomme arabique. J’ai eu la chance de fréquenter un Français qui avait participé à une étude de la Banque mondiale. Cette étude a démontré que la gomme est le meilleur moyen de lutter contre la pauvreté au Sahel.

Je viens d’un pays sahélien, d’un village sahélien qui est Sokolo, une zone à forte potentialité de gomme. J’ai donc essayé de commencer l’activité dans mon village. Mais au regard de l’environnement de Sokolo et de son inaccessibilité pour des raisons d’insécurité, je me suis tourné vers la région de Kayes. J’y ai ainsi commencé à participer au développement communautaire, en luttant un tant soit peu contre la pauvreté. L’appétit venant en mangeant, je me suis retrouvé à la tête d’une entreprise.

De sa création à maintenant, quelles sont les difficultés que vous avez rencontrées ?

On est confronté à des difficultés majeures, dont la première est que Sandaré est une zone non électrifiée. L’électrification rurale fait défaut car elle ne fonctionne pas. Nous tournons essentiellement sur groupe électrogène. Ce qui est un peu coûteux.

La deuxième difficulté est relative à l’approvisionnement. Sur le terrain, le secteur de la gomme arabique cherche à se structurer. On a l’impression d’avoir un secteur qui est très en deçà des potentiels. C’est dommage de le dire mais la plupart des chiffres qu’on a annoncés officiellement sont erronés. Ce qui est vraiment un problème. Les statistiques ne sont pas réelles. Cela constitue un problème dans l’approvisionnement.

Sur le marché international, les choses doivent être cohérentes. C’est une histoire d’offre et de demande. Si l’offre est surévaluée, c’est un problème ; si la demande n’est pas comprise, ça aussi c’est un problème. Je pense que les acteurs de la filière ont vraiment besoin de ce genre de formation sur le commerce international. Nous essayons de nous organiser et d’être compétitifs à l’international mais, sur place au Mali, on est confronté à une concurrence déloyale qui ne dit pas son nom.

‘’Des chiffres en deçà de la réalité ‘’

Dans ce secteur interviennent beaucoup d’étrangers. Ils passent par des filières détournées pour exporter et la gomme finalement connue, exportée du Mali reste insignifiante. Je pense qu’aujourd’hui, on a parlé de 2000 à 3000 tonnes, alors que ma seule unité exporte cette quantité-là. Donc, il y a sûrement un problème. Cela est dû aux gens qui veulent cacher réellement leur activité et qui passent par des chemins détournés pour exporter. Parce que les chiffres sont basés sur les intentions d’exportation. Eux, ils ne prennent pas les intentions d’exportation. La gomme part dans des pays voisins par des chemins détournés et exportée par les labels de ces pays-là.

Qu’est-ce qu’il faut alors pour changer la donne ?

Tous les acteurs doivent avoir un minimum de compétence et de savoir-faire dans le commerce international. Il ne faut pas que le petit commerçant se prenne pour un exportateur en chargeant la gomme dans un camion pour l’amener au Sénégal. Vu les accords entre le Mali et le Sénégal, personne ne peut le bloquer et il va y aller flamber le marché en donnant le produit à de vrais exportateurs qui n’ont pas envie de venir au Mali pour des raisons de sécurité et de transfert d’argent.

La gomme est essentiellement exportée en Asie. Les Asiatiques qui viennent s’installer au Sénégal font passer la gomme du Mali au Sénégal pour l’exporter. C’est un manque à gagner en termes de devises pour le pays. Je pense que l’Etat a techniquement les moyens de lutter contre ces aspects-là sauf que qu’il ne s’y intéresse pas. Oui, les services de l’Etat ont tous les moyens d’empêcher ces pratiques.

Alors, pouvons-nous avoir une idée de la quantité réelle de gomme exportée ?

J’exporte toutes les qualités. Au Mali, c’est essentiellement trois qualités de gomme arabique. Il y a l’Acacia Sénégal, l’Acacia Séyal et la Combrétone. Mais il y a une autre gomme – parce qu’on appelle gomme toute résine qui vient d’un arbre – gomme Caraya ou encore Lalo au Sénégal (qui entre dans leur alimentation). Cette qualité n’était pas très connue au Mali. Mais nous sommes en train de la développer avec d’autres acteurs de la filière.

Donc, à ce jour, ce sont quatre qualités de gommes que nous exportons :   la gomme arabique dure ou acacia Sénégal, la gomme arabique friable ou acacia séyal, la gomme combretone et la gomme caraya.

Un mot à l’endroit de l’interprofession et aux autorités pour réguler le secteur ?

Honnêtement, j’ai constaté que le ministre est un homme qui sait de quoi il parle. C’est important pour nous d’avoir un interlocuteur au niveau de l’Etat qui connaisse nos problèmes et qui a envie de nous faire avancer. Ce que le ministre a dit, je pense qu’on ne peut pas être plus clair. Il faut passer par l’industrialisation. Il faut de nouveaux acteurs. Il faut travailler seulement. Je pense que dans l’interprofession, on doit rebondir sur ces aspects, laisser les histoires d’intérêt personnel et se concentrer sur l’essentiel pour tirer la filière.

Je vais dans des villages. Je fréquente 400 villages dans les régions de Kayes et Koulikoro. Je vois un peu le petit bonheur qu’on apporte à un village qui n’exploite pas la gomme quand on vient lui en parler pour lui apprendre à faire de la gomme. Quand vous voyez leur engouement en revenant un mois après pour la récolte ! Si vous leur payez un petit budget de 2.500.000 ; 3.000.000FCFA à un petit village de 200 personnes, c’est vraiment quelque chose. C’est ça que l’on appelle le développement à la base. C’est ça que l’on appelle lutter contre la pauvreté. Seule la gomme arabique peut faire ça au Mali. Je ne vois pas d’autres secteurs. On a beau parler de coton-culture, d’or et bien d’autres…la gomme arabique est le seul produit qui touche des milliers de personnes directement et dont l’impact est visible au bout de trois semaines.

Propos recueillis par Bourama Camara

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