Entre nous : La justice pour briser les opposants

Le mardi 07 mars 2017, le maire de Dakar, Kalifa Sall,  a été mis sous mandat de dépôt par un juge d’instruction dans une affaire de mauvaise gestion de fonds alloués par l’Etat à sa collectivité. Entre la sortie du Procureur de Dakar et la décision du juge d’instruction d’incarcérer le locataire de l’hôtel de ville de Dakar, il s’est écoulé un laps de temps qui pourrait laisser penser à une instrumentalisation de l’appareil judiciaire par l’exécutif. Mieux, la fin de la mission de l’inspection générale d’Etat a été immédiatement suivie de la saisine de la justice alors que d’autres dossiers dorment dans les armoires du Chef de l’Etat. De nombreux responsables de la société civile sénégalaise crient à une justice sélective pilotée par le commandant à bord, Macky Sall pour détruire un adversaire politique. Entre les deux frères ennemis, règne un désamour profond. Macky Sall qui aurait du mal à supporter les succès électoraux de Kalifa Sall et ses prises de position, voit au maire de la capitale un redoutable adversaire dans la course à l’élection présidentielle de 2019.

Se servir de la justice pour écraser ses concurrents politiques  semble être une pratique de l’exercice démocratique sénégalaise. Me Abdoulaye Wade en a été victime sous Abdoulaye Diouf. Paradoxalement, une fois au pouvoir, cet opposant historique s’en est servi pour briser l’un de ses lieutenants, en l’occurrence Idrissa Seck.

Macky Sall ayant pris du galon en devenant Premier ministre a été une pièce maîtresse de cette manœuvre visant à freiner les prétentions présidentielles du fils rebelle. Connaissant bien le mécanisme, Macky Sall Président de la République met en branle la justice dans une rocambolesque affaire d’enrichissement illicite  contre Karim Wade. Ce dernier a été condamné avant d’obtenir une grâce présidentielle suite aux négociations faites par un pays arabe avec le chef de l’exécutif sénégalais.

Cette pratique n’est pas propre au Sénégal. Elle existe dans tous les Etats dits  démocratiques de l’Afrique au sud du Sahara. Au Niger, le Président Mahamadou Issoufou a actionné l’appareil judiciaire contre son ancien allié et  principal opposant, Hama Amadou dans une affaire de bébés volés. En dépit de son emprisonnement, Hama Amadou a contraint le Président sortant à un second tour. Il y a juste une semaine, l’ex-Président de l’Assemblée nationale nigérienne a été condamné à un an de prison ferme au cours d’un procès dénoncé par de nombreux observateurs. En Guinée Conakry, la justice a été pendant longtemps une arme entre les mains du général Lansana Conté pour éloigner l’actuel chef de l’Etat du pouvoir. Ironie du sort, c’est devant le juge qui l’a condamné à la prison à vie que le Président Alpha Condé a prêté serment en qualité de Président de la République de la Guinée.

Chez nous au Mali, un homme, Alpha Oumar Konaré, le Maradona de la politique malienne, qui a fini par être victime de ses propres dribles pour reprendre une expression du philosophe Issa N’Diaye, s’est donné à cœur joie à cette pratique pour piétiner certains leaders politiques. La lutte contre la corruption et la délinquance financière qui était conduite par l’actuel Vérificateur général, Amadou Ousmane Touré, alors Procureur de la République près le tribunal de première instance de la Commune III du district de Bamako, sentait une odeur de manipulation de la justice contre des adversaires. Des hommes politiques comme Drissa Kéïta et Mamadou Bakary Sangaré dit Blaise, ont été injustement emprisonnés à la maison centrale d’arrêt de Bamako par la seule et unique volonté du démocrate Konaré. Ces victimes de l’acharnement politique ont bénéficié d’un non-lieu ou ont été acquittés plusieurs années après par la même justice.

Le véritable problème en Afrique c’est que la justice n’est pas suffisamment indépendante du pouvoir politique. Les principaux animateurs de l’appareil judiciaire notamment les magistrats, manquent de courage pour s’affranchir des politiques. C’est dommage pour la démocratie dont la justice constitue un pilier essentiel.

Par Chiaka Doumbia

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