Femmes émigrantes de retour au Mali : Les fortunées et les infortunées !

De la restauration aux mouvements associatifs en passant par les secteurs de l’agriculture, les femmes émigrantes de retour au Mali ont des profils variés et présentent selon leur situation, des fortunes diverses. Les fortunées et les infortunées !
Selon les statistiques disponibles à la Direction Nationale du Développement Social du Mali, 1 126 migrants maliens ont regagné le pays en 2015. Sur ces 1126 recensés, on compte 89 femmes dont 54 revenues de la Libye, 24 du Nigéria et 11 du Gabon. Au cours de cette année, le nombre de Maliens forcés à rentrer au bercail s’élevait, à la date du 10 octobre 2016, à 1 230 personnes dont 107 femmes. Elles viennent exclusivement de l’Arabie Saoudite et de la Libye. Ce dernier pays a renvoyé 511 hommes contre 72 femmes. Quant à l’Arabie Saoudite, elle a expulsé plus de femmes que d’hommes. Sur les 56 expulsés, 35 sont de sexe féminin. Si ces chiffres permettent de donner un aperçu sur le nombre de migrants maliens étant retournés au bercail pour diverses raisons, force est de reconnaitre qu’il y a des retours de migrants qui échappent au pointage des services compétents du gouvernement de la République du Mali.
Les femmes émigrantes de retour au bercail présentent des fortunes diverses. On est tenté de dire qu’il y a des fortunées et des infortunées. Mme C. Sinaba, âgée d’une quarantaine d’années, analphabète, a vécu pendant plus de 15 ans en Libye en compagnie de son mari avant de rentrer volontairement en 2009 avec ses enfants. Aujourd’hui, elle pratique le jardinage dans la zone Hamdallaye ACI 2000 et vend souvent du poisson au marché de Djicoroni Para, un quartier où elle vit depuis son retour. Elle partage sa journée entre le jardin et le marché. Tôt le matin, elle vient arroser ses planches de salade avant d’aller au marché. Pendant l’hivernage qui n’est pas un moment propice aux activités de maraîchage, elle cultive à une vingtaine de kilomètres de Bamako, un champ d’arachide.
Pourquoi ne pas retourner en Libye ?
Au départ, elle affirme avoir eu de la peine à réunir le fonds de commerce nécessaire au démarrage de la vente de poisson. En dépit du soutien de son mari vivant en Espagne et de l’argent provenant de ses activités, Mme C. Sinaba affiche un sentiment de désespoir. « Je vivais mieux en Libye. J’arrivais à soutenir mes parents. Regardez-moi aujourd’hui», lance-t-elle avec des larmes aux yeux. Ses conditions de vie très précaires lui causent du souci. Elle évoque avec nostalgie son séjour libyen. Malgré son âge et son état de santé fragile, elle manifeste sa volonté de retourner en Libye afin de fuir cette misère noire et le regard des siens. « Si je trouve de l’argent nécessaire, je n’hésiterais pas à retourner. Je connais le pays. J’ai des gens de confiance qui peuvent m’aider. Les enfants sont tous devenus grands. Ils peuvent se débrouiller seuls », nous confie-t-elle en baissant les yeux.
A l’opposé de cette migrante revenante de la Libye, Mme Oumou Coulibaly, Présidente de la Coordination des femmes rapatriées de la Côte d’Ivoire, n’éprouve aucune envie de retourner au bord de la lagune Ebrié où elle a vécu 30 ans durant avec sa famille. Et pour cause, celle qui a abandonné ses études après la première partie du Bac pour rejoindre son mari, est devenue une opératrice économique. Sa réussite, c’est d’avoir regroupé un nombre important de femmes rapatriées en détresse en 2002 au sein d’une association. Regroupant au départ 203 femmes, la coordination des femmes rapatriées de la Côte d’Ivoire compte de nos jours 102 membres dont l’âge varie de 28 à 74 ans. « Elles sont majoritairement analphabètes. Il y a des femmes mariées, des veuves et des célibataires », nous a confié Mme Oumou Coulibaly.

Oumou Coulibaly : « ma grande réussite »
Mme Oumou Coulibaly et ses sœurs ont traversé des moments extrêmement difficiles à leur retour au bercail. « Au début, c’était dur. Il y a beaucoup de gens qui sont retournés. Nous nous sommes dites que mieux vaut rester chez soi que d’aller reprendre tout à zéro. Il ne fallait pas tenir compte du regard des autres », a-t-elle affirmé. Par manque de moyens, certains partaient mendier devant les mosquées et autres grands lieux publics. Par contre, d’autres lavaient des habits et s’étaient improvisées coiffeuses pour assurer la prise en charge de leurs enfants. Aujourd’hui, elles ont gagné le pari de la transformation du manioc en Attiéké.
Chaque matin, elles se donnent rendez-vous chez la Présidente à Kalanba-Coura, au bord de la rue 30 m sur la route de l’aéroport. Ici, le travail est bien réparti. Du lavage jusqu’à la cuisson, toutes les étapes de préparation font l’objet d’une attention particulière. Deux grands fourneaux sont installés sous un hangar. L’un pour l’attiéké et l’autre pour le poisson. Certaines femmes s’affairent à préparer l’attiéké tandis que d’autres s’occupent de sa vente au bord du goudron sous des hangars de fortune. La réputation a gagné la ville. Et les gens quittent des quartiers pour venir acheter de l’attiéké. L’association reçoit des commandes et innove en allant vers l’emballage et la vente d’attiéké sec. Mieux, l’association exporte son expertise en participant aux foires et expositions au niveau national, voire international. Mme Oumou Coulibaly participe actuellement au Palais de la Culture de Bamako, au premier salon de la femme rurale du Mali.
« La compétence acquise en Côte d’Ivoire était la transformation du manioc en Attiéké. C’est l’activité phare de l’association », a souligné Mme Oumou Coulibaly. « Notre activité est la racine de notre vie au Mali. Sans ça, nous allons retourner », a-t-elle laissé entendre. 72% des femmes qui exercent de façon permanente cette activité ont un salaire mensuel de 30 000 FCFA, payé par l’association. « Elles arrivent à subvenir à leurs besoins familiaux avec ces petits sous », a-t-elle expliqué. L’association accorde des prêts à ses membres et vient en aide à celles qui ont des difficultés au sein de leur famille. « Nous avons d’autres activités qui ne sont pas la restauration. Nous avons des terres cultivables de 15 hectares à Manikoura et une coopérative d’habitat disposant d’un site offert par l’Etat », a ajouté Mme Oumou Coulibaly. Selon elle, l’association va bénéficier de cinq motopompes et cinq motoculteurs de la part du Ministère des Maliens de l’Extérieur. Celles qui en ont manifesté le désir, ont bénéficié des terres cultivables. « On fait des prêts à la banque pour mettre en valeur ces terres », a-t-elle souligné. 78 membres de l’association ont eu une parcelle à usage d’habitation. La coopérative d’habitat de l’Association a déjà construit avec le financement de Quatar Charity sept (7) maisons pour sept familles.

« C’est mon devoir de les aider »
Aujourd’hui, Oumou Coulibaly est très fière de ce résultat et rappelle sa double décoration aux grades de la médaillée du mérite national avec effigie Abeille et de Chevalier de l’ordre national du Mali. Pour elle, « on ne peut pas empêcher les gens d’aller à l’aventure. Le Mali est un pays pauvre. Les changements climatiques rendent les conditions de vie très précaires. Mais mieux vaut rester dans ce ‘’ça ne va pas’’ que de mourir dans le vide », a-t-elle conseillé.
Arrivée aux USA en décembre 1994 à bord d’un bateau de marchandises en provenance de Dakar pour rejoindre son mari, Mme Doumbia Souhad Touré, y vit pendant 14 ans avant de faire l’objet d’expulsion de la part des services de l’immigration. Agée de la quarantaine d’années, contrôleur des impôts de formation, de teint clair, Mme Doumbia Souhad Touré est aujourd’hui la chargée de plaidoyer, de l’accompagnement social des femmes et des enfants de l’Association Malienne des Expulsés (AME). Au fil des années, cette ancienne migrante est devenue Mme ‘’Genre’’ de l’AME. Ce lundi 10 octobre 2016, après une première rencontre à la mi-septembre par le biais du Président de l’AME, Ousmane Diarra et plusieurs échanges téléphoniques, elle nous reçoit en fin d’après-midi, au siège de l’association qui s’occupe, depuis 20 ans, des problèmes des migrants expulsés. Les yeux rivés sur son ordinateur portable, elle peaufine un dossier et échange de temps en temps quelques mots avec des collègues dans la grande salle. Certains effectuent des va-et-vient entre cette salle et d’autres bureaux tandis que d’autres regardent la rediffusion de la finale de l’émission Mini-star de la chaîne Africable Télévision sans s’empêcher de commenter le choix du jury.
Après quelques minutes, elle nous reçoit. Chaque jour, elle quitte Niamakoro à bord de ‘’Sotrama’’, le véhicule de transport en commun des Bamakois, pour se rendre à Djélibougou Doumanzana où se trouve le siège de l’AME. Et cela depuis 2007, l’année où elle a fait la connaissance de l’association, quelques mois après son expulsion. Selon elle, les femmes expulsées viennent très découragées avec le moral au rabais. A l’AME, c’est elle qui accueille les migrantes de retour, échange avec elles pour les mettre en confiance. « Les cas ne sont pas les mêmes. Avant d’établir la confiance, c’est difficile. Je reçois des gens qui refusent de parler pendant des jours», reconnaît Mme Souhad Touré qui arrive à trouver les mots justes pour consoler les femmes expulsées en racontant ses propres expériences.
Mme Doumbia Souhad Touré est devenue la médiatrice mais surtout la plus grande confidente des migrantes de retour.
Elle recueille leur témoignage, leur rend visite à la maison en apportant des produits de première nécessité. « On accompagne les migrantes selon leur choix. Après l’expulsion, on organise des visites à domicile pour sensibiliser les membres de la famille sur les conditions de l’expulsion qui est interprétée dans notre société comme un signe de malédiction ». Elle décrit un état de dépression de certaines migrantes expulsées qui refusent catégoriquement de rejoindre leurs familles. « Il faut trouver quelqu’un pour les mettre à en confiance. On ne se presse pas. Il faut être patient pour écouter les gens qui ont subi de telles souffrances », a-t-elle martelé. A en croire Mme Souhad Touré, les femmes expulsées d’Arabie Saoudite sont les plus nombreuses. Ce pays, a-t-elle fait savoir, n’hésite même pas à mettre des mineures dans l’avion pour les expulser. Elle est hantée par le traitement infligé aux migrantes qui partent travailler comme femmes de ménage dans les pays arabes notamment en Arabie Saoudite où elles subissent une exploitation qui n’a rien à envier à l’esclavage. Et cela, dans un silence et une impunité totale. Elle dépeint les conditions de travail et de vie de ces femmes de ménage comme extrêmement pénibles. A l’en croire, certaines filles nées et ayant grandi en Arabie Saoudite sont expulsées alors que leurs parents y vivent toujours. Si les femmes âgées sont mariées, elle avoue que les jeunes filles qui viennent de la France et de l’Arabie Saoudite sont célibataires.
Récemment, elle a été frappée par le cas d’une jeune malienne qui a fait la Libye et l’Algérie avant de retourner au bercail par la voie terrestre. Selon elle, cette jeune femme diplômée qui travaille actuellement comme secrétaire bénévole dans une entreprise, ne veut pas que son témoignage soit rendu public. « Elle nous a dit de ne pas raconter son témoignage. Je lui ai fait le serment de garder son récit dans le plus grand secret. Vous comprenez donc que je ne peux pas vous dire un mot », confesse Mme Doumbia Souhad Touré.
Même si elle reconnaît des aspects positifs de son séjour aux USA, Mme Doumbia ne rêve plus d’immigrer surtout pas pour travailler. « Mon âge est avancé. Je ne peux plus travailler aux USA », dit-elle. Elle endosse fièrement cette mission d’appui aux migrants en détresse. « Je suis à l’aise dans ce travail. Je suis passée par là. J’ai vécu les mêmes réalités. Nous sommes dans la même situation. C’est mon devoir de les aider. Si vous aimez ce travail, vous pouvez le faire. Les anciens migrants sont mieux placés pour connaître les préoccupations des migrants », avance-t-elle.

Mme ‘’Genre’’ du Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur
A l’image de Mme Doumbia, le Haut Conseil des Maliens de l’Extérieur a sa spécialiste des questions du genre en la personne de Mme Diarra Mariam Savané. Elle est la chargée des questions de genre et d’autonomisation des femmes dans le bureau de cette grande faîtière des maliens de la diaspora. Elle a vécu au Gabon pendant trente (30) ans avant de regagner son pays natal. Mme Diarra Mariam Savané sert de pont entre le Haut Conseil et la gent féminine. Partagée entre les réunions, entretiens et ateliers, il est difficile de négocier un rendez-vous avec elle. De façon permanente, on la trouve à l’aéroport pour accueillir les migrantes expulsées et leurs enfants. Au siège du Haut conseil des Maliens de l’Extérieur, Mme Diarra reçoit régulièrement les femmes migrantes de retour et échange avec elles afin de recueillir leurs préoccupations. Elle a joué un rôle central dans l’organisation au mois de juillet dernier lors du premier Forum des Femmes de la Diaspora malienne dont le thème central était « la promotion du genre et l’autonomisation économique de la femme migrante ». Environ 300 femmes de la diaspora ont participé à ce forum. Au sein du Haut Conseil, le combat de Mme Diarra Mariam Savané est de faire en sorte que la contribution des femmes ressorte dans les fonds envoyés par les migrants au pays. « Ma grande réussite, c’est le Haut Conseil », déclare-t-elle en rappelant la réussite d’une migrante revenue de la Côte d’Ivoire qui a gagné son pari dans l’agro-business.
Quatre cas, quatre réalités ! De la restauration aux mouvements associatifs en passant par les secteurs de l’agriculture, les femmes migrantes de retour, ont des profils variés et présentent, selon leur situation, des fortunes diverses.

Le profil des femmes émigrées selon un enseignant chercheur
Dans son étude réalisée en 2010, « La migration féminine dans la ville de Kayes au Mali », l’enseignant-chercheur au département de géographie de l’ex-université de Bamako, Famagan Oulé Konaté, note une variété de profils des femmes qui émigrent. Extrait :
« La caractérisation de ces femmes émigrées s’appuie sur trois variables démographiques : l’âge et le niveau d’instruction au départ en migration ; la situation matrimoniale avant le départ et actuellement. En ce qui concerne l’âge au départ en migration, nous constatons que le pic des départs (27,5 %) intervient entre 25-29 ans. Le départ en migration pour les femmes est donc aussi une affaire de jeunes gens. Avant le départ en migration, elles sont nombreuses (52 %) à atteindre le niveau primaire. Nous comptons 22,5 % de femmes ayant atteint un niveau secondaire et plus, 22,4 % d’illettrées, 2,1 % d’alphabétisées et 1 % ayant fait des études coraniques ou de médersa. Pour ce qui est de la situation matrimoniale, l’étude révèle qu’entre le départ en migration et le moment de l’enquête, la proportion de femmes célibataires est passée de 37,5 % à 13,8 %, celle des femmes en union, de 61,3 % à 81,9 %(6) et celle des veuves de 1,2 % à 2,4 %. Par ailleurs, 1,9 % des femmes en union se sont séparées de leur conjoint ou ont divorcé. Le fait que la proportion de femmes mariées soit si forte ne constitue pas une surprise dans le contexte de la nuptialité au Mali : en effet, l’enquête démographique et de santé en 1996 avait déjà souligné que “84,8 % des femmes maliennes étaient en union et 1,2 % d’entre elles étaient veuves” ».
Note de la rédaction
Cette enquête a été réalisée en collaboration avec l’Institut Panos Afrique de l’Ouest dans le cadre de son projet « Reporters des frontières ».

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